1996 Le Lavoir à Quéaux

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Mon travail de créations « ailleurs » à partir de 1996.  

Le lieu du spectacle est le lavoir au milieu du bourg de Quéaux.

J’y vois là l’occasion  de lui donner une nouvelle vie, de faire mieux connaître ce joli village.   Pour monter, un spectacle comme je le projette, il nous faut trouver une ville ou un village qui nous reçoive en résidence de création. Je trouve cela en la personne de Yves Jean le Maire de Quéaux  raffarin-2qui nous donne avec sa municipalité toute sa confiance et nous fait le meilleur accueil qui soit. Nous n’avons aucun moyen financier afin nécessairement d’investir dans l’achat  de tissus, de matériaux, de moyens publicitaires, de location des matériels d’éclairage, son, et du défraiement des intervenants professionnels…  C’est l’association “Quéaux et son passé” qui va assumer entièrement la faisabilité de ce projet. Laurent Payrault, Monique Remblier moteurs de toute l’équipe associative (j’aimerais citer les noms ! )  nous confortent et donnent le plus bel exemple de confiance dans ce projet artistique et culturel. Tous nous portons la responsabilité d’en être digne.

“Quéaux et son passé” se met aussi au service du projet en participant à  l’organisation technique et logistique. Elle a aussi un rôle actif auprès de la population qu’elle mobilise, responsabilise et sensibilise.

Le lieu du spectacle est le lavoir au milieu du bourg de Quéaux. J’y vois là l’occasion  de lui donner une nouvelle vie, de faire mieux connaître ce joli village.  Dans la foulée de cet événement annoncé, la municipalité entreprend des travaux de restauration du lavoir et de son environnement.

moi 8« Le destin met beaucoup de hasard dans son jeu. »    Jacques Folch-Ribas .    Enfant vous me voyez ici devant la fontaine-lavoir du petit village de Quéaux. J’ai vécu avec mes parents et mes deux sœurs dans la maison juste en face de la fontaine. J’avais juste la vieille rue à traverser et je pouvais aller y boire de son eau fraîche ou m’y laver les mains. Je passais mes jours assis sur les marches à regarder toutes ces femmes qui allaient et venaient avec des paniers et des brouettes pleines de linge. Ma mère de la fenêtre ouverte me surveillait en cousant de belles robes qui habillaient les femmes du village, elle était couturière. Comme elle me l’a dit bien longtemps après,  ”… sûr, qu’il y avait de la vie autour du lavoir, on y papotait ! On y apprenait tout… même ce qu’il ne fallait pas savoir !

« Le hasard gouverne un peu plus de la moitié de nos actions, et nous dirigeons le reste. »   (Nicolas Machiavel)

lavoir 34J’avais repéré en 1986, jouée à Avignon par la troupe Picarde du théâtre de la Basoche” une pièce de théâtre intitulée : “ Le Lavoir”. J’ai lu le texte de Dominique Durvin et Hélène Prévost, écrit à l’origine pour la ville. Je pense que c’est à partir de là (sciemment ou inconsciemment), que j’ai décidé de mettre le lavoir de Quéaux un jour ou l’autre en scène.

 

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Je décide de réécrire cette parenthèse de vie qu’était “Le Lavoir” et je la  transpose dans ce joli petit bourg, au cœur du Poitou. J’y  adapte le langage,
“patoisant” des femmes de chez nous. Avec les souvenirs de gens que j’ai connus et aimés ici,  je créé d’autres rôles ;

« la Miyenne », ma grand-mère par adoption, la cafetière douce et gentille, bavarde à souhait, je lui fais papoter les histoires du village.

« Le Gaston », cantonnier-garde-champêtre, homme à lavoir 38tout faire, une personnalité drôle et haute en couleur,  il faisait le fossoyeur et  ne buvait pas que l’eau de la fontaine !

« L’Pierrot »  l’enfant muet du village, qui voyait tout et ne communiquait qu’avec son violon…  Et puis, quel plaisir de faire des clins d’œil dans cette fiction à toutes les anciennes laveuses, en leur attribuant des propos et cancans collectés de-ci, de-là.

 

Alice Blondel est une poétesse de Quéaux elle  nous écrit pour l’occasion une introduction

lavoir 32Qu’il est beau mon village,

Où je cueille des fleurs sauvages,

L’onde chante dans le ruisseau

Et sillonne tout le hameau. 

Je cherche en vain quelques buissons

Et les sentiers dans la prairie

Où t’entraîner belle passion

Dans les glycines toutes fleuries.

lavoir 31Et nos sublimes acacias

Où le parfum nous imprègne

D’un goût de miel et de lilas,

Le soir lorsque la nuit tombe.

Mais la fontaine et le lavoir

Résistent à la nuit des temps

Toujours plus de coups de battoirs

Sur le linge en éclaboussant.

lavoir 28Il vous faut voir les lavandières

D’un air penché, se chuchoter

Les fredaines de la meunière

Et les amours du sabotier.

Souvent les scènes de ménage

Alimentent les commérages

Sur Élise, elles s’épanchaient,

Mais d’Angélique se moquaient…

lavoir 23 C’est une magnifique équipe de femmes de tous âges qui compose la troupe autour du “Lavoir”. Les répétitions d’hiver se font en salle, aux beaux jours nous nous installons autour de la fontaine. Les brouettes pleines,  les paniers, le linge sale, le propre, les bassines, les battoirs, les lessiveuses encombrent, la vieille rue, la circulation est détournée.  Les voisins, de leurs fenêtres, ou sur leur pas de porte, sont directement spectateurs des répétitions et des coulisses. C’est un brouhaha où tout s’agite Ils supportent sans broncher, avec respect et amusement nos cris, nos coups de gueule, nos chansons, nos causeries à tue-tête. Il faut se faire entendre au milieu des coups de battoir, de l’eau qui coule et ruisselle. On répète en semaine, les week-ends, mais aussi le lavoir 27soir. Alors, ces voisins souvent s’endorment au milieu de ces chahuts, nous travaillons très tard dans la nuit…

 Nous sommes choyés par ce voisinage qui nous a regardés  d’abord avec suspicion, curiosité et ensuite avec plein d’attention. Suivant le temps qu’il fait dehors, ils nous proposent des gâteaux, du café, des boissons chaudes ou glacées.  Nous trouvons chez eux le refuge pour nous abriter ou nous réchauffer. Nous devenons peu à peu, les envahisseurs ! Nous faisons de leurs maisons nos coulisses, nos vestiaires, nos toilettes et nous dressons les ponts lumières et plateaux techniques dans leur jardin, leur cour. Pendant les répétitions, tous ces gens vont et viennent, ils sortent lavoir 26des chaises pour faire asseoir ceux qui passent timidement et qui osent s’arrêter. D’autres gens du village viendront avec leur pliant nous regarder de répétitions en répétitions. Nous travaillons sous leurs regards, souriants, perplexes ou attentifs qui nous en disent long sur la justesse, la crédibilité de notre jeu. Ces présences concentrent les comédiens, anticipent et conditionnent la proximité étroite qu’ils auront à gérer les soirs des représentations avec le nombreux public installé tout autour d’eux.

Michel Geslin, vient tous les week-ends faire travailler les comédiennes. Elles doivent investir la gestuelle des laveuses, les attitudes, travailler leurs personnalités le rythme et  lavoir 24la justesse. Nous accueillons des anciennes lavandières qui nous transmettent leur métier, qu’elles ont  pratiquées il y a encore seulement peu d’années !

Le vieux lavoir devient une scène de théâtre, les maisons et rues qui le bordent forment le plus beaux des décors de théâtre.

Passionné de technique lumières Jean-Philippe Villaret, jeune étudiant en médecine va s’en donner à cœur joie des effets d’éclairage sur les vieilles pierres de ces grandes façades de maisons qui surplombent le lavoir, décors naturels sur lesquelles se profilent l’ombre de ces laveuses  et l’onde de l’eau de la fontaine.  Des lavoir 22couleurs chaudes d’été, il saura accompagner d’autres couleurs annonciatrices de cette eau de la fontaine qui dit: « elle a pas fini de servir cette eau avec tout le sang qui va couler !  »

(Thierry Cazier à donné le ton à l’affiche avec une superbe aquarelle )(photo affiche)

Avec l’Association “Quéaux et son passé”, les habitants du village, nous construisons dans la rue en contrebas, des gradins en bois  et dans la partie montante nous installons des chaises. Nous accueillerons 3000 spectateurs et là encore nous refuserons  du public!

lavoir 35A l’heure où s’entendent mieux les voix du passé… Le public s’installe tout autour de la fontaine, en plein air, sur ces travées improvisées dans la rue.

On vient s’asseoir au bord du lavoir pour écouter ces treize femmes aux manches aussi relevées que leur verbe est haut, s’esquintant les mains à laver des kilos de linge, du savon jusqu’au cou.

A l’heure où une agréable fraîcheur descend doucement vers la vallée de la Vienne, quand le soleil se couche, les cloches de l’église sonnent les neuf coups du soir, c’est le signal; les lavoir 39treize lavandières arrivent au bord du lavoir et la représentation commence…

L’histoire se déroule en août 1914, à la veille de la guerre mondiale qui durant quatre ans va tuer des pères, des maris, des fils et des fiancés. Dans ce village encore en paix, treize femmes se retrouvent au bord du lavoir. Tout en lavant le linge elles entament les derniers cancans du village et d’ailleurs. On découvre aussi leurs histoires, leurs peines, leurs espoirs leurs rancœurs , leurs craintes… Elles rient, elles pleurent, elles chantent… Le lavoir est leur exutoire… Se reflétait alors dans l’eau de la fontaine toute une vie passée où l’individualisme n’avait pas encore pris le dessus.

lavoir 70 “Le Lavoir” : quelle santé ! Article de Jean-Luc Raymond de la Nouvelle République.

 Quelle santé que celle des treize comédiennes qui ont joué, pour la dernière fois cet été, “Le Lavoir”, autour de la fontaine de Quéaux ! Incarnant de fluettes jeunes filles, d’accortes matrones, des mères de famille chargées de responsabilités, des femmes libérées, des citoyennes révoltées ou des paroissiennes résignées, elles ont  décrit, entre deux coups de battoir et deux baquets de linge à tordre, la société populaire qui, à la veille de la guerre de 1914, souffrait des conditions qui lui étaient faites, espérait en des temps meilleurs et butait dramatiquement sur les combats lavoir 71que des hommes, ces imbéciles, vont partir mener “la fleur au fusil”…

 Mise en scène par Jean-Marie Sillard, l’enfant du pays, la pièce écrite par des Picards a été adaptée au terroir poitevin.

 … Le public venu en grande majorité des communes du Montmorillonnais, s’est donc retrouvé comme chez lui parmi ces comédiennes si naturelles (à force de travail), dirigée par Michel Geslin. Pas de “Message” dans le texte : légers souvent, graves parfois, les papotages de ces femmes simples ; mais à la personnalité bien campée, coulent comme l’eau de la fontaine, comme lavoir 72la vie ordinaire, au fil d’un texte simplement et terriblement humain.

 Joué en plein air, sur les lieux mêmes (admirablement éclairés par Jean-Philippe Villaret) où, il y a quelques dizaines d’années, d’autres femmes vivaient pour de bon ces moments fraternels, la pièce réussit l’exploit de supprimer toute distance entre comédiens et public. C’est tout juste si ce dernier résiste à l’envie d’ajouter son grain de sel, emporté par la fougue et la faconde de ces treize femmes qui disent leurs drames et leurs joies, leur soif de justice et cette peur du lendemain qui n’atténue cependant guère l’amour de la vie…

lavoir 75 Chapeau, mesdames, pour votre force, votre si visible plaisir à jouer la comédie, votre générosité ! Chaque comédienne a son moment de gloire dans cette pièce où il n’y a pas de petit rôle, à part celui du seul mâle admis, un cantonnier-garde-champêtre qu’on ne voit que les trois premières et dernières minutes. Hommage aussi au Pierrot-violoniste sérieux comme un mime, Daniel Périssat qui ponctue les scènes et soutient, à l’occasion, les comédiennes lorsqu’elles poussent une petite chanson… Il sert aussi de bouc-émissaire, endossant les fautes de ces hommes si superficiels, sans répliquer autrement que par son archer…

 affiche mauprévoirAvec “Le Lavoir”, Jean-Marie Sillard a monté une pièce de femmes, avec et pour elles. On sent qu’il a vécu cette aventure comme une jubilation. Et que sa troupe enjuponnée l’a largement payé de retour, pour le seul plaisir qui compte, celui du public.    Jean-Luc Raymond

 Les figures de Odette Sillard, Lucienne Rondeau, Suzanne, Raymonde Moreau, (Soulas)  Monique,  leur sourire, leur attention, leur trouble, leur regard, en disaient long sur la justesse de cette démarche de mémoire qui les ramenait dans leur plus tendre jeunesse. Aux  habitants de Quéaux et à association fetemes amis comédiens, comédiennes et techniciens je dis merci.

Depuis longtemps, les lavandières ne chantent plus que dans des chansons que presque plus personne n’écoute.

Mais le lavoir de Quéaux a tenu bon dans le silence et coule toujours son eau que ne vient plus troubler, parfois, qu’une main innocente, qui n’a jamais tordu de draps, ni frappé de liquette, quelques mains en quête de fraîcheur.

Faut-il se résigner à cet oubli progressif ?  Non, décidément non, la mémoire du vieux lavoir ne devait pas totalement disparaître. La fontaine réduite à murmurer solitairement devait retrouver sa voix, ses voix puissantes et vives de jadis.

fin 3
Dans l’hiver cette pièce est interprétée dans des maisons de retraite devant un public âgé familier aux propos de la pièce. Les personnes âgées chantaient commentaient et conversaient en toute aisance avec les comédiennes en jeu. C’était émouvant, je rêvais de leur donner du linge à laver au bord d’un vrai lavoir. J’imaginais comment certaines regarderaient les yeux perdus dans leurs souvenirs et d’autres papoteraient, chanteraient et danseraient…

fin saluts 1

Un jour d’école, au printemps un car scolaire rempli d’élèves de plusieurs écoles de primaire, va de lavoir en lavoir. Des comédiennes les attendent à chaque étape, elles jouent une scène du Lavoir suivie d’un jeu de questions et de réponses avec les enfants.  C’est une démarche ludique et éducative pleine de spontanéité qui a permis aux jeunes élèves de découvrir comment, il n’y a pas si longtemps encore, leurs aïeules faisaient vivre ce lieu.

Photos : Michel Geslin – Jean-Jacques Godfroid – Michel Mourasse